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Avril

Les hirondelles sont de retour et gazouillent en se préoccupant déjà de leurs futures couvées. Les lézards se dégourdissent et frissonnent de bien-être au soleil. La sève monte et anime toute la nature. C'est le printemps. Les bourgeons de la vigne éclatent dans la lumière et donnent naissance à de minuscules grappes de raisin, entourées de fragiles feuilles en formation. Chaque année, au printemps, nous sommes émerveillés avec un brin d'émotion devant cette puissance du renouveau végétal. Du même coup, une certaine appréhension s'installe chez le vigneron, car, à partir de ce moment, c'est lui qui doit tout mettre en oeuvre pour protéger les promesses de ce miracle annuel.
Ainsi, l'homme de la terre quitte la cadence tranquille de l'hiver pour se mettre au rythme plus accéléré des jours ensoleillés. Sitôt réveillé, de ma fenêtre entrouverte, j'observe le matin qui se lève. J'écoute, je sens et je cherche les signes qui annoncent le temps. Puis, débarbouillé et habillé, je me rends à la cuisine faire chauffer l'eau pour le "thé de 9 heures", boire une tasse de café, remplir le thermos et emporter le casse-croûte que ma femme a mis la veille dans le sac à pain lié par un cordonnet Francisco l'Espagnol et Luis le Portugais aiment manger des sardines à l'huile d'olive, du thon aux tomates ou des merguez, souvent accompagnés d'un oignon cru. Personnellement, je préfère du saucisson du pays ou, mieux encore, du fromage à pâte dure. Le repas des "neuf heures" est un grand moment. D'abord on a faim, c'est le premier repas de la journée, et les aliments consommés en plein air semblent avoir davantage de saveur. Ensuite, pour s'asseoir, nous choisissons un endroit bien abrité, au soleil et face au lac. Un véritable observatoire, entre terre et ciel, qui nous permet par temps clair de voir évoluer à peu près tous les vents du haut lac, de l'embouchure du Rhône à Evian. Nous interrogeons aussi les montagnes de Savoie, qui ont la faveur des premiers rayons du soleil matinal. Un coup d'oeil particulier sur la Dent-d'Oche. En effet, si "elle pompe" comme on dit, c'est-à-dire si elle est entourée de nuages, alors que les autres sommets savoyards sont propres, il pleut dans les trois jours. Curieusement, cela marche assez bien. Si encore l'avalanche de la Chaumeny descend jusqu'au lac, près de Saint-Gingolph, l'on peut présager une bonne année viticole. A certains endroits bien précis, des accumulations de neige forment des figures qui se transforment à mesure qu'elles diminuent par la fonte. Ainsi, depuis Saint-Saphorin et Chardonne, on peut voir ou plutôt deviner une effeuilleuse tenant une manette de paille. Elle annonce le début des effeuilles. Depuis Epesses, nous observons le cheval. Lorsqu'il a mangé sa botte de foin, il faut effeuiller et quand il a la tête coupée, c'est le moment d'attacher la vigne. Pour les enfants du village, cela signifie que l'eau du lac est assez chaude pour la baignade.

Bien sûr, il ne faut pas accorder une importance sans limite à toutes ces indications. Mais nous devons bien admettre que depuis tout gosse nos parents en parlaient déjà et, finalement, tous ces signes ont le mérite de nous apprendre à regarder, à observer ce qui nous entoure de près ou de loin et, ainsi, de mieux percevoir, sentir ou prendre conscience petit à petit de l'immensité cosmique qui tient en équilibre tous les éléments nécessaires à la nature, à la vie. Malgré les bonnes chaleurs de l'après-midi, il est trop tôt pour se mettre à torse nu. Un dicton le précise: "En avril n'enlève pas un fil, en mai fais ce qu'il te plaît". En effet, avril est le temps des rebuses. L'épine noir fleurit et le lendemain c'est la gelée blanche. Le coucou se met à chanter, et voilà les giboulées. On dit aussi: "Tonnerre d'avril remplit les barils". Pour ma part, je préfère attendre le mois de mai pour évaluer la sortie des raisins, car, en général, c'est entre le 20 et 30 avril que la vigne est gelée. Il suffit d'une température voisine de 0 à 1° avec un peu d'humidité ou - 3° par temps sec pour détruire les tendres et fragiles pousses de la vigne. Heureusement, cela n'arrive pas trop souvent, car les eaux du Léman tempèrent les extrêmes et nous protègent. Par contre, le dessus du coteau, à partir de la cote 500, sont plus exposés au gel, étant aussi plus éloignés du lac. La principale occupation du vigneron en avril est de préparer la terre. Pour faire ce travail, il utilise un fossoir à trois dents pour retourner le sol dans les petites parcelles escarpées, entre deux murs, au Dézaley. Les autres vignes sont travaillées à l'aide d'une charrue tirée par un treuil. Les sarcleuses à moteur brassent la terre dans les parcelles qui sont plantées en travers. Le tracteur reste réservé aux vignes de plus grandes surfaces, sans murs et moins inclinées, d'autres régions. La culture du sol sert à enfouir correctement les apports d'humus et d'engrais, à maintenir un sol propre, à favoriser l'aération. Si l'écorce de la terre n'est pas croûtée et reste meuble, le sous-sol garde son humidité et ainsi la vigne résiste mieux à la sécheresse. Bien entendu, ces travaux doivent se faire par beau temps, car si nous foulons une terre détrempée, nous compromettons, ou du moins dérangeons le micro-organisme du sol. Toute cette vie microbienne intense est chargée de transformer les éléments organiques, afin de les rendre par la suite à nouveau assimilables par la plante. Dans les caves refroidies, les vins préfiltrés sont clairs, presque limpides. Ils ont terminé leur évolution naturelle et sont prêts à être mis en bouteille dès la fin du mois. Par la dégustation, nous cherchons la cuve qui conviendrait le mieux à cette première mise printanière. En principe, les vins issus de mince terre évoluent plus rapidement et sont plus flatteurs au printemps, alors que ceux provenant de grosse terre (compacte) sont plus fermés. Nous les réservons pour les mises en bouteille qui s'effectueront après la floraison de la vigne.

 

 

 
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