Mai
Les papillons dansent au soleil, les abeilles butinent
inlassablement sur les pommiers en fleurs, toute la nature s'active et
cherche la lumière de l'été qui arrive. Pour le vigneron,
le mois de mai c'est le grand combat qui commence. Il doit lutter contre
les mauvaises herbes envahissantes, surtout le liseron qui grimpe dans
les souches et s'entortille malicieusement autour des fragiles pousses
de la vigne. Sitôt la terre réchauffée, il doit planter
la jeune vigne en faisant bien attention de mettre de la terre fine tout
autour des racines. Dans les terres compactes, il ne faut pas planter trop
profond, car les jeunes plants risqueraient de s'étouffer. C'est
aussi le moment d'ébourgeonner, c'est-à-dire de laisser sur
le cep seulement les bourgeons bien placés qui ont des raisins ou
qui assurent la pérennité. Les autres pousses, qu'on appelle
faux bois ou gourmand, doivent être enlevées, elles prendraient
de la force et de la place inutilement. Dans les jeunes vignes surtout
et même dans les vieilles, il faut enlever des raisins, car une surcharge
nuirait à la qualité et compromettrait l'avenir de la souche.
Dès le départ de la végétation, le vigneron doit
aussi protéger ses vignes contre les maladies et les insectes de toutes
sortes: des minuscules araignées rouges ou jaunes aux noctuelles qui
sont de grosses chenilles brunes qui se cachent dans la terre pendant la journée
et qui sortent la nuit pour manger le coeur des jeunes bourgeons. Bien sûr,
nous sommes obligés d'utiliser des poisons, mais il est difficile de
ménager les prédateurs d'une part et d'empêcher les acariens
de se multiplier d'autre part. Avant chaque traitement, la difficulté est
de savoir qui ou quoi veut-on éliminer. C'est presque un cas de conscience,
quand on sait qu'une bête à Bon Dieu (coccinelle), pendant son
développement, peut théoriquement manger à elle toute
seule plus de 3000 cochenilles ou pucerons. Dans le fonds, l'idéal serait
d'avoir juste le nombre nécessaire de parasites pour assurer la nourriture
du contre-parasite (prédateur). Mais voilà, quand les conditions
sont favorablement réunies au développement du parasites, leur
nombre augmente avec une telle rapidité qu'il est nécessaire
de les éliminer.
Toutefois, il faut admettre que la science, les chercheurs, l'observation méthodique
permettent de mieux maîtriser le problème. De plus en plus, nous
avons à notre disposition des produits spécifiques qui ménagent
le milieu et l'environnement en nous faisant éliminer les traitements
systématiques.
Mon fils, qui a suivi l'École de viticulture à Changins, me demande
un soir, en arrivant à la maison, quel est l'outil le plus important
du vigneron. J'allais dire le verre à dégustation, mais, après
un moment de réflexion, je lui réponds que c'est le sécateur
parce qu'il symbolise la réflexion et l'action. Alors il me répond: "Eh
! bien non, c'est la loupe."» J'éclate de rire et lui dis: "Si
tu crois soigner tes vignes et gagner ta vie avec une loupe, alors tu te trompes." Mais,
après plusieurs discussions et un certain temps, j'ai bien dû reconnaître
que la loupe permettait de déceler avant l'il nu l'importance d'une
invasion d'acariens ou de découvrir assez tôt les premiers symptômes
d'une maladie. Par ce moyen d'observation et de contrôle, nous traitons
que si c'est vraiment nécessaire. Ceci s'appelle la lutte intégrée.
Depuis cette histoire, au printemps, quand la vigne pousse, j'ai toujours avec
moi dans un étui en cuir le cadeau de mon fils: "une loupe".