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Mars

Petit à petit les nuits se font grignoter par les jours qui grandissent. Les premières primevères éclairent les recoins sombres des talus abrités des gelées. Dans les buissons dépouillés, les chatons argentés brillent au soleil des après-midi. Déjà le printemps à fleur de terre annonce timidement son apparition. Un vieux dicton nous avertit de l'arrivée imminente de la nouvelle saison. A la Saint-Grégoire, taille ta vigne si tu veux boire (12 mars). En effet, à cette date-là, il est bon d'avoir terminé ce travail hivernal qui doit s'effectuer pendant la saison morte, avant la montée de la sève. Aussitôt la taille terminée, les sarments en tas ou dispersés sur le sol doivent être brûlés, broyés ou coupés en petits morceaux. Dans les vignes pouvant être mécanisées, cela ne pose pas de problème: une puissante girobroyeuse tractée se charge de les déchiqueter directement, à même le sol. Par contre, dans les coteaux pentus et quadrilles de murs, la besogne est moins facile; nous devons déplacer dans chaque parcelle un appareil qui engouffre les poignées de sarments et les émiette. Aucun vigneron n'apprécie vraiment cette tâche ardue car, même bien fagotés, les sarments crochus et tordus s'accrochent partout, aux échalas, aux fils de fer et même aux vêtements. Il n'est pas rare d'entendre un juron bien sonore retentir. L'effet n'en est pas convaincant, mais parfois ça soulage. Ainsi restitués aux vignes, les sarments représentent une source d'humus non négligeable et exerçant une action physique importante contre l'érosion. Certains vignobles ressemblent à une grande muraille. Ils ont été entièrement construits et demandent un entretien permanent. A chaque reconstitution d'une vigne, c'est-à-dire tous les vingt-cinq ans, nous profitons du terrain dénudé pour accomplir les travaux indispensables à la longévité des murs. La plupart du temps c'est le vigneron lui-même qui organise le chantier et veille à la bonne exécution de l'ouvrage. C'est un travail intéressant qui demande de la concentration pour mettre en place les pesantes pierres du fondement, caler et cimenter tout en gardant l'inclinaison prévue, jointoyer et crépir pour unir l'ensemble. En effet, un mur construit à sec est composé d'innombrables pierres. Aucune n'est pareille; elles diffèrent par leur grosseur et leur forme. Pourtant les grosses et les petites sont nécessaires; elles se complètent pour former une unité suffisamment solide pour assurer la pérennité de la vigne. Souvent nous sommes admiratifs devant les énormes blocs de pierre qui tiennent toujours bien qu'ayant été amenés et placés il y a des centaines d'années. Comment ont-ils fait, nos ancêtres, pour les caler aussi solidement? Probablement utilisaient-ils les mêmes secrets que les bâtisseurs de cathédrales. Après la remise en état des murs, quand le vent et le soleil ont essuyé le sol gorgé d'eau, il est grand temps d'effectuer les défoncements. Cette corvée ne se fait plus à bras. Nous utilisons un treuil qui, au moyen d'un câble, tire une charrue munie d'une grande oreille pour mieux tourner la terre. C'est un travail d'équipe qui demande une bonne coordination. Depuis quelques années, des pelles mécaniques articulées et mobiles remplacent les autres pratiques d'arrachage. Elles peuvent même être transportées au milieu du coteau par hélicoptère. On dirait de grosses araignées jaunes suspendues dans les vignes. Le pilote doit être courageux et même audacieux pour se mettre aux commandes de cette machine dans les endroits escarpés et vertigineux. Pendant que l'on retourne la terre, le vigneron profite d'y incorporer une fumure de fond judicieusement adaptée de façon à assurer la fertilité des nouvelles vignes. Une fois ces travaux effectués, tout est en ordre. Les murs sont consolidés, le terrain retourné et la terre bien nourrie.
Printemps, nous sommes prêts à te recevoir. Nous t'attendons tous, toi qui réveille la nature de sa léthargie hivernale, toi qui fait pleurer la vigne, toi qui fait sortir de terre tant de merveilles. Nous nous réjouissons tous, Printemps, toi le puissant catalyseur du renouveau.

 

 

 
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